Quand la musique caribéenne s’envole aux firmaments….

Certaines familles sont plus « pourvoyeuses » en musiciens talentueux que d’autres. C’est ainsi. C’est le cas pour la famille Abraham, où parents comme enfants ont tous fait leur chemin dans la musique. C’est Clélya qui nous ouvre ses portes la première. Les autres suivront…
Itinéraires 26 : « Avec toi, Clélya, on entre dans un vrai univers familial musical… »
Clélya Abraham : « C’est vrai que la musique a trouvé pas mal d’ambassadeurs dans ma famille. Je suis née dans la ville des Lilas, dans le 93, et j’ai grandi à Bagnolet. Ma mère est violoniste, mais aussi professeure de violon, et mon père est prof de piano lui, et joue le jazz comme la musique caribéenne. Mon père qui a fait pas mal de concerts, même s’il préfère se consacrer à l’enseignement et, quant à moi, alors que je suis encore petite, j’apparaîtrais dans certains albums de mes parents, des albums qui étaient produits par mes oncles, Marc et Benoît Caillard, qui ont le label « Enfance et Musique »…

Tu peux te douter que, dès la prime enfance, les instruments de musique de mes parents m’ont attirée. A l’âge de quatre ans, je vais me mettre au violon, poussée un peu par ma mère, c’est vrai. Mais ça m’a plu, même si, au départ, plein de choses me faisaient peur. Je reconnais que ma mère m’a aidée à traverser tout ça. A l’âge de six ans, je vais entrer au Conservatoire de Bagnolet, en classe de violon, avec Marie Yassouda comme professeure – une classe de violon classique, bien sûr. Et dans cette classe, je resterai cinq années, jusqu’à ce que je rentre au collège, en fait. Mais dans l’intervalle, et dès mes dix ans, j’entrerai en classe « CHAM » – ces classes à horaires aménagés qui me permettront de m’investir en plein dans la musique.
Une fois arrivée en collège, en 2005, je vais entrer au C.R D de Montreuil, un lieu que je vais alors fréquenter pendant quatre ans. Et j’y serai dans la classe de violon de Florence Roussin… »

It. 26 : « C’était « violon » uniquement ? »
C.A. : « Non… parce que, dès mes quatre ans, j’ai commencé à « pianoter » aussi… et sans professeur, bien, sûr, au début. Par la suite, alors que je vais avoir sept ans, je prendrais des cours avec un prof particulier, Katherina. Une prof russe, comme tu peux t’en douter. Ce second instrument, sur lequel je pouvais m’exprimer sans pression aucune, c’était génial ! Pour moi, c’était un espace de liberté absolu. Très vite, l’envie d’improviser, sur le piano, m’est venue. Et de composer, aussi. J’ai même pris de cours de composition, entre huit et dix ans, toujours au Conservatoire de Bagnolet, avec Serge Belimov. Ca a été deux belles années, car j’apprenais de façon instinctive, et ses cours étaient très ludiques. Tout ça m’a beaucoup nourri. Et veux-tu une autre anecdote ? Eh bien, j’ai aussi pris des cours d’accordéon, entre neuf et onze ans, toujours via des cours particuliers avec, cette fois une professeure qui répondait au prénom de Katia. Mais, comme tu peux le voir, je me suis consacrée d’abord au violon, puis au piano ensuite.
C’est en 2009 que je quitterais le C.R.D de Montreuil, gonflée à bloc car ayant emmagasiné nombre de cours tous aussi passionnants les uns que les autres : orchestre, analyse, solfège, chorale… J’ai obtenu mon C.F.E.M de violon – le diplôme juste avant le D.E.M, mais, en 2008, c’est le coup dur : une importante tendinite à l’épaule va me contraindre à arrêter le violon… Et, du coup, pas d’autre alternative que de me recentrer sur le piano… »
It. 26 : « Que tu vas apprendre où ? »
C.A. : « Au Conservatoire de Bagnolet… la même année où, côté études classiques, j’intègrerais le Lycée Georges Brassens. Au Conservatoire, mon professeur de piano classique était Samuel Parent et je vais rester quatre ans dans sa classe, de quatorze à dix-huit ans. A Bagnolet, je passerai mon D.E.M de piano…
Une fois mon Bac en poche, je vais, musicalement, me tourner vers le jazz. Et cet univers va se révéler d’abord en commençant par une année au Conservatoire de Bobigny, où Patrick Villanueva sera mon professeur de piano-jazz. Pourquoi le jazz ? Eh bien disons que, à la maison, mon frère, Zacharie, mettait toujours beaucoup de musiques différentes, dont pas mal de jazz… Et au début, je n’aimais pas ça du tout, ça ne me parlait pas. Pourtant, j’ai écouté plein de belles choses, comme Miles Davis bien sûr. Et puis, peu à peu, le jazz s’est inflitré en moi, sans faire de bruit. Petit à petit, je me laissais imprégner par toutes ces sonorités. Par la suite, entre improvisation et compositions, je peux dire que j’ai bien « matché » avec le jazz…

Après Bobigny, je vais faire un an au Conservatoire de Paris IX, où Guillaume Naud y sera mon professeur… et puis un an au Conservatoire de Paris XVII où là, j’aurais la chance d’avoir Emil Spanyi comme professeur. Chacun de ces trois professeurs va m’apporter sa touche. Mais je vais rester plus longtemps avec Emil – deux années de plus, en fait – car il sera toujours mon professeur au C.R.R de Paris. C’est Emil qui m’a le plus formée et en plus, je me sentais fière d’être parmi les privilégiées qui pouvaient se targuer de l’avoir pour prof. Emil me donnait, en plus, des cours d’harmonie…
J’ai obtenu mon D.E.M de piano-jazz, puis j’ai été prise au Centre des Musiques Didier Lockwood. Pour mes vingt-deux ans, en 2016. Jusqu’en 2018. Ensuite… j’ai pris mon envol… »
It. 26 : « Tes premiers groupes, ça date de quand ? »
C.A. : « Mon tout premier groupe, ça doit remonter au début des années 2010. Le premier devait être d’ailleurs, si je me souviens bien, un groupe de funk, mais, dans le même temps, je faisais aussi des duos piano-voix, avec Karine Cever. A partir de 2013, j’ai commencé à animer certaines « jams » au 38’Riv, ou chez « Madame Louis ».. jusqu’en 2017. Et puis, à partir de 2018, je vais commencer les collaborations avec Teddy Sorres, qui est un bassiste de La Réunion. Notamment sur son projet « Teddy Sorres and the Tropicbirds », un quintet où tu pouvais retrouver Kevin Lazakis à la guitare, Pierre-Philippe Joly à la batterie, et Maxime Degéry au saxophone. Dans ce quintet, on était résolument sur de la musique réunionaise…

Je continue, encore aujourd’hui, à partager le scène avec Teddy.
Parmi les autres projets – et tu vas voir que 2018 ne va pas en manquer – on va trouver « Ora Project » qui est un quartet réunissant Jonathan Grande à la basse et aux percussions, Jonathan Baron à la guitare et Christophe Chrétien à la batterie. « Ora Project », c’est du latin-jazz. J’ai tourné deux ans avec eux, mais aujourd’hui, j’ai quitté le groupe..
On continue ansuite avec « Crafting Quintet » – un projet qui, lui, perdure toujours. Ici, on est dans l’univers du jazz moderne et, sur ce projet, nous sommes tous « leaders ». Jean-Baptiste Loutte est à la batterie, Romain Habert est à la guitare, Renan Richard est au saxophone et Yves Marcotte est à la contrebasse.
J’ai également joué, pendant deux ans, dans le projet de Gabriel Pierre, avec David Paycha à la batterie – Gabriel étant, bien sûr, à la contrebasse. ET Rémi Béesau à la trompette !…

Toujours en 2018, je vais intégrer le projet de Maë Defays – une chanteuse de jazz et soul – un projet qui s’est d’abord décliné en quintet, puis, et pendant un an et demi, en trio, avec Camille Bigeault à la batterie. C’est un projet dans lequel j’étais aux claviers, par contre… Avec Maë, on va faire pas mal de scènes, pas mal de « premières parties » aussi, dont celle d’Ibrahim Maalouf ou même les « Boyz II Men »… Le groupe m’a ouvert les portes de plein de festivals, aussi. Une très belle expérience… »
It. 26 : « Et un projet plus « personnel » peut-être ?… »
C.A. : « J’y arrivais… je vais créer, toujours en 2018, le projet « Abraham Réunion » avec toute ma fratrie musicale, Cynthia au chant, Zacharie à la contrebasse, ainsi que plusieurs batteurs qui se relaient autour de nous, comme Arnaud Dolmen, Tilo Bertholo et Arthur Allard. Et, sur le disque, mais sur le disque uniquement car il n’a pas encore fait de scènes avec nous, tu trouves Adriano Tenorio DD, aux percussions…
J’ai aussi commencé à être « en résidence » au Baiser Salé, avec un concert tous les deux mois. Ca m’a permis d’expérimenter plein de choses, et également de monter mon propre groupe, le « Clélya Abraham Quartet ». On y retrouve Tilo, Samuel F’Hima est à la contrebasse et Antonin Fresson à la guitare. On joue du jazz moderne, du jazz créole et notre premier album, « La Source » est né le 4 février 2022…
Mais, avant ça, l’album « Abraham Réunion » était sorti en 2020. J’étais, là, co-leader et j’ai assuré 80% des compositions… « La Source », c’est, pour moi, 100% des compositions…

Depuis quelques années aussi, je suis appelée sur divers projets ponctuels en tant que side-woman : ça peut être une jam aux Ducs des Lombards avec le contrebassiste Géraud Portal, ça peut être un jeu aux claviers dans le groupe de Tom Ibarra… c’est assez varié.. »
It. 26 : « Et puis ? »
C.A. : « J’ai « fait fleurir » mon propre projet ! Nous sommes allés présenter « La Source » le 16 avril 2022, dans le cadre de « Jazz à Noyon » dans le Nord et puis le 21 avril au « Prisme » à Elancourt.
Et nous nous sommes envolés, à l’automne 2022, pour la Martinique, pour le « Biguine Jazz Festival »…
Je veux aussi rajouter qu’avec Maë, nous avons sorti un album, « Whispering » en 2020, ainsi qu’un EP en 2021, « Morning Rain ».
J’apparais aussi sur l’album d’Ora Project, « Suenafrica », le temps d’un morceau…
… et si tu le permets, je voudrais remonter le temps, juste pour dire que j’ai chanté aussi, il y a quelques années, sur l’album de mon oncle, Olivier Caillard, « Jacques Prévert : douze chansons pour les enfants »… »
It. 26 : « 2023 aura consolidé tous ces projets ? »
C.A. : « Oui. Je me suis, bien sûr, focalisée sur ces projets, et en particulier sur mon quartet, notamment pour cette tournée qui nous aura conduits aux quatre coins de la France, sur tout 2023…

J’ai remporté un Prix, un Prix attribué par l’U.N.A.C, un Prix de composition… Je t’avoue que ça aura été une belle surprise, qui m’aura fait extrêmement plaisir ! D’autant que ce Prix m’a été remis au terme de l’un de nos concerts, la surprise totale quoi… car le secret avait été particulièrement bien gardé !
Ensuite, nous sommes allés nous produire en Norvège, avec « Abraham Réunion », dans le cadre d’un partenariat qui avait été établi avec le Ministère de l’Education. Nous y sommes allés six fois…
Mais le point-phare de notre actualité, cela va être, le 7 février dernier ( 2025 ), la sortie du second album de mon quartet, « Atacama ».

Le nom fait référence à un désert chilien, qui offre à certaines périodes une vue unique sur un ciel étoilé…
Cet album a connu de petits changements, quant aux musiciens qui m’y accompagnent. En effet, si Samuel F’Hima est toujours à la contrebasse, Kevin Lazakis a pris la guitare et, à la batterie, la « magique » Ananda Brandao.
Entre nous quatre ? Enormément d’écoute ! Kevin a fait un très gros travail sur les sons – il a lui-même tourné avec beaucoup de groupes africains, dont des maliens. Kevin a apporté, sur cet album, des textures super intéressantes…
Grâce à Ananda, on a pu créer des ponts avec la musique brésilienne, et nos deux univers se sont parfaitement trouvés. Elle et moi nous sommes retrouvées grâce au S.E.S.C, dans un de leurs projets : une résidence à Sao Paulo, en partenariat avec « Jazz à Vienne ». Ce fut une très belle expérience..
Et puis aussi… le quartet est ainsi un peu plus paritaire !!
Une vingtaine de dates est, dans l’immédiat, prévue pour faire tourner « Atacama » – qui est sorti chez « Aztec Musique »
Dans mon activité aussi… un autre album est actuellement en préparation avec « Abraham Réunion ». Mais on ne prévoit sa sortie qu’au début de 2026. Donc, je ne vais pas t’en dire beaucoup aujourd’hui, on pourra y revenir… sache seulement que, si la musique caribéenne est toujours bien présente, certains musiciens « invités » vont venir nous proposer d’autres « couleurs ».
Pour en revenir à « Atacama »… c’est le 02 avril 2025, au « New Morning » qu’aura lieu le concert de sortie.
Tu as compris que, sur cet album, la musique des Caraïbes, si chère à mon cœur, est très présente, elle cohabite avec la musique du Brésil. Mais pas que. Car la soul, la musique folk, le gospel aussi sont « saupoudrés » ici et là tout au long de l’album…
J’ai mis aussi un poème – en français – en duo avec la guitare de Kevin, qui termine l’album…
Et puis, je veux te préciser aussi que j’ai eu le plaisir d’inviter le grand guitariste béninois Lionel Loueke sur « Atacama ». On s’est rencontrés, il y a trois ou quatre ans, au Festival « Jazz en Tête ». Et on avait bien sympathisé…
Comme nous avions gardé un lien, je lui ai proposé de venir jouer sur le morceau « Péyi ». Lui a adoré l’idée, la musique, et il a accepté !

Et j’ai tellement aimé ce qu’il a apporté au morceau ! C’est vraiment à découvrir !
D’ailleurs, ce titre est sorti, en single, avant l’album en lui-même !… »
Le lien, pour en découvrir un peu plus d’ »Atacama » : https://youtu.be/s7OIZC9rFLM
Propos recueillis pour partie le vendredi 08 avril 2022, et complétés le lundi 10 mars 2025.
Une belle page de vie, qui s’enrichit de jour en jour…
Merci, Clélya, pour la fraîcheur que tu as apporté à ces entretiens, et ta visible belle joie de vivre.
Itinéraires 26 donnera l’occasion, bientôt, de découvrir d’autres « facettes » de la fratrie avec Cynthia, et Zacharie..
En tout cas, un grand merci pour ton accueil…
Crédits photos : Anne-Laure Etienne, Louis Sechaud, Francis Bellamy, Zoé Casas









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