Artiste passionné… aux multiples facettes…
Itinéraires 26 ouvre ses colonnes – avec plaisir – à un musicien né à Digne, mais qui, grâce à ses parents voyageurs, a grandi dans des « paysages lointains ». Son parcours musical l’a conduit aujourd’hui à se faire un nom sur la scène française, aux commandes de sa basse…

Itinéraires 26 : « Greg, la musique va donc se révéler… assez loin, en ce qui te concerne… »
Greg Théveniau : « Se révéler… pas tant que ça. J’ai grandi dans des milieux favorables, oui… De Digne, où je nais (une veille de Noël), mes parents vont s’envoler vers les Antilles, la Martinique, plus précisément, où je vais passer une partie de mon enfance. Et tu sais comme moi combien la musique est présente, quotidiennement, dans ces départements. Ma première expérience, je l’aurais donc à l’école, où on « apprenait » à taper sur des percus, avec des claves ou sur des style drums aussi… J’avais… quoi.. une dizaine d’années. Et puis, après l’école, on était toujours plongé dans cette ambiance musicale. Certaines personnes commençaient à dire que j’étais doué.. bon. Moi, j’allais, à cette époque, écouter mes voisins jouer, mais sans plus…
Un peu plus tard, en début d’adolescence, nous allons émigrer vers La Nouvelle-Calédonie. Mes parents ont toujours eu, tu l’as compris, la passion des voyages, et le goût des rencontres. Et je crois qu’ils nous ont, quelque part, communiqué cette envie, à ma sœur et moi. Nous avons aussi tous les deux beaucoup voyagé même si, aujourd’hui, pour des raisons « citoyennes », j’ai un peu freiné sur les déplacements en avion… Bref, nous avons vécu à Houaïlou, un coin de l’île très perdu, et puis ensuite à La Foa. Mais on ne vivait même pas dans ces villes, plutôt aux abords… Toujours est-il que je rencontre là-bas deux potes, dont un jouait de la basse, et l’autre de la guitare.

Un jour, alors qu’il pleuvait à verse, dans leur salon, ils ont pris leurs instruments, et m’ont mis entre les mains une guitare… une guitare pour droitier alors que je suis gaucher, mais bon. C’était la première fois que je grattais réellement un instrument, et ça a produit quelque chose…
It : « Quelque chose de réel, pour l’avenir ? »
G.T. : « Non, pas encore vraiment. Là, sur le moment, je me dis que jouer de la guitare, c’est sympa, mais à la condition de le faire en groupe. Je prenais ça un peu comme un passe-temps, si tu veux. En fait on se débrouillait de jouer dès lors qu’il pleuvait… Mais pour te montrer à quel point je n’avais pas encore « mordu »… à cette époque, sortaient les premiers ordinateurs de jeu, et ils me fascinaient. Au point, bien sûr, d’en vouloir un. Mais mes parents n’ont jamais investi là-dedans. A la place, ils m’avaient pris… une guitare sèche. Sur le coup, ça m’a dégoûté… Et, si je n’avais pas changé mes habitudes avec mes potes, la guitare, elle, restait accrochée à mon mur…

A quatorze ans, je la décrocherai. Et je vais commencer à me l’approprier, en autodidacte.
Là où j’étais, et à cette époque, tu trouvais.. une antenne locale de radio et une chaîne de télévision qui commençait à émettre en tout début de soirée seulement. La chaîne de radio, elle, par économie ou je ne sais quoi d’autre, passait les mêmes titres le matin, et puis le soir. La même bande. Et moi, comme apprentissage, si tu veux, j’écoutais les morceaux sur la diffusion du matin et je les mémorisais lors de l’écoute du soir. J’avoue que c’était un peu hybride, et pas très structuré mais, bon, j’ai développé mon oreille comme ça. Sur de la musique country, sur de la bossa-nova, sur du blues aussi… Comme mes deux potes, eux, ne semblaient pas vouloir beaucoup avancer par rapport à ce que nous avions fait jusqu’alors, c’est là que j’ai commencé à travailler tout seul, y compris dans la prestation de petits concerts que je commençais à faire pour gagner trois sous. Mais, je te l’ai dit, je jouais, moi gaucher, sur une guitare pour droitier et puis, lorsque « j’enregistrais » des morceaux qui au réel se jouaient à deux guitaristes et que je restituais tout seul… tu imagines que le résultat était parfois… limite. Mais bon, c’était le début. »

It : « Ce sont les études qui te font rentrer en France ? »
G.T. : « En partie, oui. J’avançais en âge et il fallait penser à l’avenir. De retour en France, j’ai quinze ans, et je vais atterrir à Brou, en Eure-et-Loire. Je vais, normalement, me retrouver au lycée local où je vais avoir la chance de croiser la route d’une prof atypique. Claudine di Vittorio était notre professeur de français qui est devenue notre professeur de musique. Déjà, elle-même était très mélomane, mais en plus, pendant son heure de cours, une grosse moitié était dédiée à « l’écoute ». L’écoute de tous les styles de musique possibles. Ça en gonflait beaucoup mais moi, ça me fascinait. Lorsqu’elle a appris que je jouais un petit peu de la guitare, elle va me présenter son fils, Axel, qui est guitariste aussi, et son frère Fabrice, plus âgé, qui, lui, est batteur. Et batteur de métier en ce qui le concerne. Ces personnes sont véritablement devenus, pour moi, ma deuxième famille. Très proche. Et, bien sûr, tu penses bien que ce sera mon premier trio. Un trio dans lequel, grâce aux potes de Fabrice qui côtoyait beaucoup de musiciens, on accueillait de nombreux musiciens « de passage ». Ce fut très important, humainement parlant. J’ai pu jouer là de la guitare sèche, de la guitare électrique, de la guitare jazz… On faisait énormément de bœufs avec les copains de Fabrice.
Brou, je vais y rester deux/trois ans. Et ensuite, je vais mettre le cap sur Chartres où, dans mon nouvel établissement, je vais retrouver Axel et c’est vrai qu’on va commencer à jouer plus sérieusement. A Chartres, à cette époque, on pouvait trouver pas mal de musiciens. Et notamment Alain Cadiou, dont j’ai croisé la route au détour d’un bœuf, et qui m’a donné quelques cours sur une année. Et qui m’a fait écouter plein de belles choses… »

It. : « Tu étais enfin lancé ? »
G.T. : Eh ben, non, pas encore tout à fait… Oui, avec Axel, on jouait très régulièrement ensemble, et, à côté de ça, j’avais monté quelques groupes avec lesquels je faisais quelques dates ici et là. Dont un trio funk, et un autre jazz. On jouait dans les restos. Gentiment, au départ, et puis la demande a été de plus en plus importante…
Pourtant, quand la Fac est arrivée (une Fac de Maths appliquées aux sciences économiques) – je suis allé jusqu’au DEUG – je vais me lancer… dans le sport. Volley, rugby, arts martiaux… mon père était très sportif et m’avait transmis ce goût-là. Musicalement… je me cherchais bien encore un peu. J’avais commencé à donner quelques cours de guitare. Bizarrement, c’est dans ces moments-là que l’on va venir me chercher pour des concerts plus « professionnels ». Moi, j’étais très intimidé, parce qu’à l’époque, je ne jouais qu’à l’oreille ! Mais je me suis lancé et… j’ai bien galéré. Les concerts ont, en effet, commencé à s’enchaîner. J’avais vingt ans, et j’avais compris que la musique serait importante pour moi. Mais, bien sûr à l’époque, je n’avais aucune notion de ce qu’était l’intermittence, ainsi que tout le côté administratif et gestion. Je vivais au gré des rencontres, je me laissais un peu porter par les expérimentations diverses. Géographiquement, je bougeais beaucoup, sans trop m’arrêter nulle part. Jusqu’au jour où je vais bien finir par me poser. Et ce sera dans l’Ain. A Bourg-en-Bresse.
It.: « Pourquoi l’Ain ? »
G.T. : « Oh… presque par hasard. En fait, je me suis fait rattraper par le Service Militaire… et oui, je l’ai fait… En étant toujours à gauche et à droite, c’est un domaine qui ne m’avait jamais beaucoup travaillé. Mais bon, ils m’ont retrouvé, et les circonstances ont fait que j’ai échu à Bourg-en-Bresse. Coup de bol, mes parents y habitaient à cette époque-là… C’est dans cette période que je vais rencontrer les personnes qui m’ont véritablement modelé, à savoir le batteur Hervé Humbert, et le pianiste Bruno Ruder. Tous les deux étaient des « locaux », Bruno est né à Bourg, et Hervé pas loin. Alors des rencontres… on s’est croisé souvent mais je vais te raconter la plus inédite…

A cette époque-là, j’avais un naturel un peu casse-cou et je m’étais cassé la main. Ça ne m’empêchait pas d’aller aux bœufs, mais j’y allai plâtré, et je ne faisais qu’écouter. A « La ferme à Jazz », pendant une jam, Hervé jouait et je découvre Bruno au piano. J’ai trouvé que, tous les deux ensemble, c’était génial. Du coup, je fais quoi ? Je rentre chez moi, je casse mon plâtre, je récupère ma guitare et je cours vite finir la jam avec eux. Pour la petite histoire, c’est la main qui grattait les cordes qui était cassée… Bon, je t’avoue que j’en ai un peu bavé, mais j’y ai gagné deux « frères »… »
It.: « Parce que, bien sûr, vous avez joué ensemble très vite ? »
G.T. : « Normal. Vu comme on s’entendait… Et puis on jouait tout. Du Coltrane, du free, du funk… Dans notre groupe, je jouais de la guitare mais un jour, je ne sais plus pourquoi, le bassiste nous a fait défaut. Ma sœur avait (chance) une basse, et d pour gaucher en plus ! Ce jour-là, je me suis donc retrouvé à la basse. C’était à Pont-d’Ain… dans un club qui a malheureusement disparu aujourd’hui… Comme cette expérience a été concluante, j’ai gardé la basse, du coup. Mais, très vite ensuite, pourtant, je vais passer sur la contrebasse. Comment ? Un jour, on va faire un bœuf au « Bec de Jazz » à Lyon – un soir où joue le pianiste Tchangodei – et, en fin de soirée, un des musiciens présents va m’encourager à basculer de la basse à la contrebasse, et je réalise qu’en effet, dans la musique que l’on produisait, j’aurais meilleur jeu à la restituer à la contrebasse. Et je vais aller jusqu’à me procurer une contrebasse – une daube, en fait – qui me faisait saigner les doigts. Mais je n’ai pas pris de cours.
A ce moment-là, Hervé et Bruno étaient à Villeurbanne et passaient leurs DEM. Pour l’obtention de leurs médailles, ils ont présenté un morceau avec le groupe dans lequel je jouais. C’est un peu à cause, ou grâce, à ça que je vais moi aussi m’inscrire au Conservatoire, où je vais rester une année, mais pour les cours d’atelier seulement, avec Gilbert Dojat.
A côté de ça, je donnais toujours des cours, par l’intermédiaire d’une association du Bugey.

Et puis ensuite, je m’inscrirai au Conservatoire de Mâcon, avec Bruno Simon. J’y ferai deux ans. Pour info, quand j’ai passé mon audition, avec Bruno… on avait joué ensemble, quelques jours auparavant à « L’Euterpe » de Villefranche-sur-Saône… »
It. : « A partir de là, tu vas réellement « exploser »… »
G.T. : « Si on peut dire… mais oui, il va y avoir là une rencontre déterminante, avec le « Crescent ». On est mi-1990. Avec Bruno et Hervé, on allait y faire les jams. Et on était complètement captivés par le Collectif Mu, à l’époque où ils jouaient encore sur la terre battue, dans la maison du père de François Gallix. Une époque extraordinaire, tu peux pas savoir les souvenirs qu’on en garde…
Par la suite, j’ai monté mon quartet, que j’avais appelé « Electro G Funk ». Avec Hervé et Bruno, Eric Prost jouait avec nous. Une belle rencontre, encore, Eric est quelqu’un qui humainement est top, et musicalement il m’a toujours, et il continue, impressionné. Dans ce projet, je vais commencer à composer.

Encore plus tard, je décide de faire un quintet, avec Nacim Brahimi en plus, au saxo alto, Nacim qui, lui aussi, est devenu mon « frère » musical. Ce quintet, je vais l’appeler « La Vie est un poulpe » que l’on appelle communément « Le Poulpe ». Ça fait deux ans que le groupe n’a pas joué, mais il n’est qu’en sommeil, rassures-toi, puisque nous allons retrouver la scène en 2025..
Sinon, mon activité passe aussi par le « TNT Trio », avec Hervé, et Benoît Thévenot au piano. Benoît avec qui j’écris la musique. Déjà quinze ans de collaboration. Un album est sorti en février 2024, qui s’appelle « Final frontier »…
Je joue bien sûr dans le Quartet du Crescent, avec Stéphane Foucher à la batterie, Eric Prost au saxo, et Romain Nassini au piano. Là encore, depuis quelques années, et un album est sorti en 2020… Un groupe avec lequel j’ai beaucoup joué. Mais on a encore un beau répertoire sous le pied. De quoi faire un nouvel album prochainement..

Je joue aussi dans le « Marcos D Project », du pur jazz brésilien, avec Marcos de Oliveira (chant-flûte-guitare), Ewerton Oliveira et Zaza Desiderio à la batterie. Là aussi un album est né…
Depuis, le groupe a évolué. Chacun est un peu parti de son côté, et puis Marcos m’a rappelé, sur un tout autre répertoire, toujours sur de la musique brésilienne, avec une nouvelle équipe, à savoir Hervé Humbert à la batterie, Benoît Thévenot au piano, Paula Mihran au chant…
Et puis, je joue aussi dans le trio « I.O.K » avec le guitariste Pierre Genin, et le batteur Pierre Vanaret. Le trio ne joue plus pour le moment….
Inutile de te préciser que, dans les projets que je viens de te citer, j’interviens en tant que bassiste.
La contrebasse, je l’ai arrêtée, et la guitare, ce n’est plus que sporadique.
Mais, pas d’inquiétude… je me régale avec ma basse… »
Je vais aussi te citer « Salsa Libertad », un collectif de salsero, qui comprend plusieurs groupes, en fait. Je joue avec eux depuis 2021. Et sur scène, on peut être sept comme dix. Mais bon, on n’a pas encore fait beaucoup de dates…
It : « Et ton dernier projet en date ? »
G.T. : « Aujourd’hui, je vais te parler « album ». Un album que j’ai presque fait entièrement tout seul… Et à la base, je l’ai conçu en regard de tous les instruments que je maîtrise de puis des années, et de tous les courants musicaux dans lesquels j’ai pu m’exprimer avant le jazz…
J’ai un jour décidé de « m’enregistrer » aux commandes de ces instruments, d’empiler ces pistes… et d’en faire un album.

En quatre jours, j’avais fait mes compos. Et les enregistrements. Ca a commencé avec la guitare, et puis ensuite la contrebasse, la basse.. et puis, je me suis dit « tiens, pourquoi pas un peu de piano ? »… voilà comment ce bébé est né…
J’ai ensuite laissé ce projet de côté, pendant quelques jours. Et lorsque je l’ai repris, lorsque je l’ai réécouté.. je me suis rendu compte que je n’ l’assurais pas vraiment… Ca me laissait sur une impression bizarre.. Alors, je l’ai mis de côté.
Et puis, il y a quelques mois, je l’ai ressorti de l’ombre. J’en ai réaffiné le son. Par la suite, comme souvent, des potes sont passés à la maison, et lorsque je leur ai fait écoutér, ils ont aimé. Et ils m’ont poussé à le sortir..

Face à ça, je me suis pris au jeu, et j’ai tenu à réaliser plein de choses par moi-même, comme la pochette, par exemple, ou la police employée, la photo, le mastering…
Par contre, j’avais trop de pistes, et ça faisait planter mon ordi ! Alors, j’ai commencé à en supprimer.. notamment celles sur lesquelles je jouais du violon, qui prenaient pas mal de place..
Du coup, j’ai fait appel à un « lointain » ami, violoniste, pour qu’il puisse jouer, lui, la partie « violon » et se caler sur ma musique ensuite. Ca s’est passé comme ça. Avec lui, nous ne nous sommes vus que par visio. Il s’appelle Ishan Prajesh, et c’est un super musicien.
Sur cet album, ma sœur intervient aussi. Pour les choeurs. Au départ, je devais assurer ça, aussi, mais, sur les aigus, je reconnais que « c’était pas ça » ! Alors, j’ai envoyé mon projet à ma sœur Barbara, qui s’est volontiers prêtée au jeu, sur deux morceaux.
Cet album, je l’ai appelé « Mundo », parce que je l’ai imaginé comme un voyage, qui prend son envol dans le nord-est de l’Asie, traverse la Chine, arrive en Méditerranée, rejoint le Maghreb, pour terminer sa course dans le sud de l’Afrique…
En réalité, rien n’est localisé.. c’est plutôt une « vue fantasmée » que je produis ici, avec en plus beaucoup d’improvisations…
Tu vois, sur ce projet, je ne me suis rien interdit…. »
Propos recueillis le vendredi 15 mai 2020, repris et complétés le 20 décembre 2024
Un grand merci à toi, Greg, pour cette nouvelle évocation de ton parcours dans un entretien toujours aussi décontracté et agréable.
A te revoir sur un prochain projet pour profiter une fois encore de ton art si bien maîtrisé…
Pour commander le C.D « Mundo » :
http://jeudisdhiver01.wix.com/gregtheveniau
Pour le teaser :
https://www.youtube.-com/watch?v=kzzfGSyJkvY
Pour l’album de TnT Trio :
https://tnt3trio.wixsite.com/website/about-2
Crédits photos : Franck Benedetto, Pierre-Jean Tardy, Laure Villain









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